Accueil > Blog > Français·es de l'étranger > Quel avenir pour notre réseau d’enseignement français à l’étranger ?

Le réseau d’enseignement français à l’étranger est un instrument singulier, sans équivalent dans le monde : plus de 400 000 élèves, dans 138 pays, dont près de 70% sont de nationalité étrangère, au service de deux missions principales : offrir un service public d’éducation aux enfants français résidant hors de France et faire rayonner notre langue et notre culture ; auxquelles s’ajoute la coopération avec les systèmes éducatifs d’autres pays. Ce réseau, notre réseau, est aujourd’hui à la croisée des chemins, dans sa structure, ses objectifs comme son financement.

La question que s’est posée la mission d’information du Sénat n’est pas celle d’une ligne budgétaire sur laquelle des économies sont à trouver mais celle de la place que nous voulons donner à cette école, aujourd’hui et demain.

Les tensions financières du réseau d’enseignement français à l’étranger, nous les connaissions avant de commencer. Ce que la mission a permis, c’est de considérer ce réseau dans son ensemble : ses ambitions et leurs moyens, la qualité de son enseignement, les femmes et les hommes qui le font vivre, les familles qu’il accueille, les parcours qu’il ouvre vers l’enseignement supérieur, le modèle qui le finance et le gouverne. De ce travail sont nées une trentaine de recommandations, organisées autour de sept axes détaillés dans un rapport transpartisan.

Les constats

Le premier constat tient à l’écart entre les ambitions proclamées et la réalité. Les gouvernements successifs ont, pendant des années, annoncé de grands objectifs pour ce réseau : le développer, doubler ses effectifs ; sans engager les moyens correspondants. L’objectif de doublement, dit Cap 2030, en est l’exemple le plus emblématique : annoncé en 2018, peu de temps avant et après deux importantes coupes budgétaires, il est, en 2026, très loin de sa cible. Plus révélateur encore : alors que le réseau comptait davantage d’élèves, d’établissements et de missions qu’en 2018, la subvention pour charges de service public versée à l’Agence était, en 2026, inférieure à son niveau de 2018.. Une ambition sans moyens n’est pas une ambition. C’est ce décalage, et non une fatalité extérieure, qui fragilise le réseau.

Le deuxième constat est une question de direction : pour qui ce réseau existe-t-il ? À mesure que le soutien public se rétracte, la croissance s’est portée vers des établissements à frais d’écolage souvent particulièrement élevés, tirant les prix vers le haut ; et la promesse d’accès à l’enseignement français comme service public s’érode pour les familles de classe moyenne et plus modeste, tandis que la scolarisation des élèves en situation de handicap reste trop inégale, ou que les deux tiers d’élèves étrangers qui fondent notre influence sont eux-mêmes menacés par les prix. Un réseau qui deviendrait uniquement l’école de ceux qui peuvent en payer le prix fort change déjà de nature sans que nul ne l’ait décidé.

Le troisième constat concerne celles et ceux qui font vivre, et parfois tenir, cet ensemble. Le réseau d’enseignement français repose sur ses personnels, souvent considérés comme une charge à optimiser plutôt que comme une force. Les enseignants détachés de l’Éducation nationale, d’abord, dont les auditions ont dit toute la lassitude : des postes qui peinent à être pourvus, une attractivité qui s’érode à mesure que les conditions se durcissent, une durée de détachement plafonnée qui rompt parfois la continuité pédagogique au détriment de l’expertise constituée sur plusieurs années. S’y ajoute la difficulté du retour, lorsque réintégrer le système français relève du parcours d’obstacles, avec des carrières et des compétences acquises dans le réseau à l’étranger insuffisamment valorisées en France. A la rentrée 2025, dans le premier degré, moins d’un enseignant sur quatre concerné par une mesure de bornage a repris une activité d’enseignement en France et un sur trois dans le second degré. Les agents recrutés localement, ensuite, qui forment la majorité des effectifs, font tenir les établissements au quotidien et demeurent pourtant les grands absents des décisions qui les concernent.

Pour les uns comme pour les autres, le recrutement, la fidélisation, la formation, les conditions d’exercice ne relèvent pas de la seule gestion comptable, de ces économies de bouts de chandelle que l’on poursuit là où l’enseignement – comme tout service public – est un investissement de long terme, pour les élèves, et pour la France.

Le quatrième et dernier constat porte sur le modèle et la gouvernance du réseau. Lorsque le soutien structurel et budgétaire de l’État recule et que l’on demande aux familles et aux établissements d’en compenser le retrait, ce ne sont pas des économies, c’est un simple transfert de charge. La question des pensions civiles en est l’illustration. L’Agence en supporte plus de 186 millions d’euros seule (là où, pour les établissements partenaires et privés, l’État prend en charge le coût des cotisations patronales), avec une hausse des frais moyenne annoncée de 7% à la rentrée prochaine, pouvant atteinte 18% dans certains établissements. Elle n’est qu’un symptôme parmi d’autres. Le sujet de fond est un modèle laissé dans l’ambiguïté, où l’on n’a jamais tranché entre le rôle d’opérateur et celui de pourvoyeur de labels, ni hiérarchisé ses trois missions. De là le principe qui guide notre travail, une recommandation que nous plaçons au coeur de notre travail la contribution des familles et des établissements doit compléter l’engagement de l’État, jamais s’y substituer.

Une course effrénée à la réduction des dépenses

Les rapports et les expertises qui se sont multipliés autour de l’avenir du réseau l’abordent souvent par un seul prisme : celui de la dépense à réduire. Que l’on cherche à mieux employer chaque euro, nul ne le conteste, et nous ne l’éludons pas. Mais une politique d’économies ne répond pas à la question de ce que doit être ce réseau. Un budget d’économies n’est pas un projet : il dit combien l’on dépense, non ce à quoi l’on tient. L’économie, d’ailleurs, n’achète jamais que du temps. On rabote une année, puis une autre, et bientôt il ne reste plus rien à raboter. Ni marge, ni levier, ni réponse structurelle.

Les causes, elles, demeurent : la contribution des établissements aux pensions civiles passera de 35% cette année à 50% en 2027 d’après les auditions menées, le coût de la vie grimpe partout, les frais d’écolage dérivent, des familles françaises sortent du réseau, ou refusent d’y entrer. Dans deux ans, dans cinq ans, la même impasse se présentera, à ceci près qu’il n’y aura, cette fois, plus rien à économiser. Au terme de cette logique austère, il ne resterait qu’un service public qui n’aurait de service et de public que le nom, un héritage culturel symbolique que l’on invoquerait encore après l’avoir vidé de sa substance, vague outil d’influence et du rayonnement de la France. Est-ce là le réseau que nous voulons ?

À travers cette mission d’information parlementaire, nous ne défendons pas un correctif isolé et conjoncturel mais un cap solide. Nous souhaitons que l’avenir de ce réseau cesse d’être subi et que la puissance publique soit à la hauteur

Le choix transpartisan que nous proposons est porté par la représentation nationale et non par la seule logique comptable ; un pilotage transparent, digne de l’ambition affichée ; une stratégie explicite, conduite mission par mission et zone par zone ; des moyens sincères, à la mesure des objectifs. Que ce soit la France qui décide pour son école à l’étranger et non l’austérité ou le marché de l’éducation qui en décident à sa place.

Car il ne s’agit pas, au fond, de lignes budgétaires. Il s’agit d’une promesse. Celle que nous faisons à une famille française, à Hanoï, à Bamako ou à Bogota, que son enfant pourra grandir et apprendre dans sa langue et son patrimoine culturel. Celle que nous faisons à des centaines de milliers d’élèves étrangers et de gouvernements locaux, que l’enseignement français est attractif, riche d’opportunités, et leur demeure ouvert. Celle, enfin, que nous nous faisons à nous-mêmes : que notre langue, nos savoirs, continuent de rayonner au-delà de nos frontières. 

Une promesse ne se gère pas comme un coût : elle se tient ou elle se perd. Le rapport que le Sénat vient d’adopter à l’unanimité refuse de présenter ce déclin comme une fatalité et rappelle que l’avenir de ce réseau appartient à la Nation et à sa représentation parlementaire. Il nous reste à choisir le réseau que nous voulons transmettre : une école vivante, exigeante et ouverte, fidèle à sa vocation.

Avec ma collègue Mathilde Ollivier, nous y veiillerons.